ANDRÉLIS-RYE, CHEMINEMENT
Les années 90 virent naître plusieurs séries
de travaux qui allaient confirmer en moi cette impression ressentie devant les
portraits : sur des feuilles de papier journal, celles-là même
du quotidien paru le jour où l'uvre se dessinait, se multipliaient
les " divans ", les " chapelles " et
les " arches ", saisis dans l'instant. Trace d'une actualité,
donc : alphabet grec, déchiffrable parfois sous le trait, sous la
couleur, trace de la langue qui s'écrit chaque jour, qui se lit pour
comprendre les actions des hommes dans le monde, devenue ici support d'une émotion
éprouvée devant un objet de ce monde. Ce qui a guidé le
choix du sujet (j'ai presque envie d'écrire le thème du poème,
tant l'approche me paraît similaire), demeure mystérieux et, tout
compte fait, anecdotique. Le cur n'a ici rien à voir à l'affaire
: un certain jour, sous une certaine lumière, l'attention est captée
par une forme, par la blancheur d'une petite chapelle byzantine posée
sur une colline, par la trouée d'une arche se découpant dans le
ciel, par les courbes molles d'un coussin sur un divan tout ensoleillé,
autant d'images qui, soudain, semblent détenir le pouvoir d'exprimer
la vie - et la mort - tout entière. Alors s'amorce un processus tâtonnant
de décryptage, d'éclatement de cette forme qui a charmé
le regard. Ainsi naissent les " séries ", comme autant
de repentirs, de ratures, de retouches. La perspective vole en éclats.
Collision du proche et du lointain. Le trait s'attarde sur le détail
à l'origine de l'émotion : enchevêtrement des tuiles
sur le toit, buisson dévorant le mur, nervures du tissu. Les lignes se
brisent. On ne décrit pas, on éprouve. La palette se réduit
à un fond : pastel bleu, ou jaune, recouvrant les lettres et les
chiffres gris du journal du jour. L'encre découpe et recompose les formes.
C'est l'instant qui s'offre, d'abord, sous le trait. Mais très vite,
à mesure que se multiplient les séries, ce moment si précis
du passé s'enfuit devant l'obsession d'un motif qui révèle
peu à peu ses mystères. Les plis du coussin sur le divan dessinent
un nouvel univers, ouvert à l'interprétation d'autres secrets
plus enfouis. Le rêve s'en mêle.
Les jardins d'huile perdent leur palette en Toscane, à peu près
au tournant du siècle. Le trait s'affirme, l'encre se fait dense :
noir épais des cyprès sur la colline, secrète harmonie
des angles formés par l'enchevêtrement des champs. Les lignes se
dégagent, nées du mouvement même du paysage. Impression,
devant les Études de formes qui suivront, et surtout les séries
de Pierres, puis de Plages, entamées en 2002, que le trait cherche cette
fois à se libérer entièrement du temps, de l'instant vécu,
de sa lumière, de sa douceur. Libéré du temps, certes,
de son émotion, mais d'autant plus conscient de son passage
: ces encres, comme toutes les uvres d'Andrélis-Rye, portent la
date d'un jour précis. Ce regard concentré sur un petit morceau
d'espace n'a rien d'une évasion du monde. Le paysage devient matière
à déchiffrer, lignes à disloquer, fragmenter, recomposer.
Andrélis-Rye, " conducteur " de la nature, pour reprendre la
définition que Klee aimait à donner de l'artiste. Devant ce mystère
des formes, toujours la double tentation : en exprimer la complexité,
en saisir la simplicité. Avec les Plages, c'est le brin d'herbe devenu
univers. Suivront les Signes où, à l'inverse, l'univers s'amuse
à se simplifier dans un jeu de hiéroglyphes joyeusement réinventés.
Dessiner sur le papier comme sur les parois d'une grotte du Tassili il y a huit
mille ans. Les couleurs de l'arc-en-ciel retrouvent tout naturellement leur
place dans ces petits mondes recomposés. Compositions picturales ou partitions
musicales? devant cette série de Signes, j'hésite. Les notes s'envolent : rien d'étonnant qu'elles se soient muées en Mondes flottants
dans un aboutissement logique. Projection sur le papier d'un univers intérieur,
comme si la beauté du monde, son étrangeté, sa fantaisie,
avaient été digérées et recrachées avec esprit
et humour. Digéré, le monde, mais également les leçons
de Kandinsky et de Miro. Andrélis-Rye recrée sa propre joie. Sans
ancrage. Désormais, l'équilibre des masses sur la feuille est
dicté de l'intérieur : subtile balance entre le vide et le plein.
Toutes les combinaisons sont possibles, plus de limite à l'exploration
et l'il, alors, s'attache au détail, à la représentation
faussement enfantine d'un nuage ou d'un animal, d'un bateau ou d'un soleil,
et se demande ce qui a décidé de la forme de ce monde miniature,
si nettement délimité sur la feuille : les objets ne s'évadent
pas du cadre, l'aléatoire se distribue à l'intérieur d'un
seul ou de plusieurs rectangles, comme pour nous rappeler que la précision
est le meilleur allié de la plus profonde légèreté.
Et devant ces " mondes " je pense à cette réflexion
de Wittgenstein que j'aime à me rappeler, parfois, en écrivant
: " la vie est sérieuse, l'art est serein ".
Béatrice Commengé, avril 2008 (extraits)
Béatrice Commengé est romancière et traductrice.
texte ©Béatrice Commengé